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Mais qui sont ces singes du chaos ?

Personne n’a envie de voir son entreprise détruite sans pouvoir se défendre. Les startups de la Silicon Valley ont donc inventé un logiciel pour simuler les pires attaques aléatoires : le Chaos Monkey. Plus qu’un outil, un mode de vie.

Ce post est le deuxième d’une série de six à partir des réflexions que nous inspirent le livre Chaos Monkeys d’Antonio Garcia Martinez.

[Le premier est ici : Chaos Monkeys, journal de bord du capitalisme à l’ère numérique]


Le titre Chaos Monkeys est inspiré du nom d’un logiciel développé par la société Netflix en 2012.

L’auteur nous demande d’imaginer un singe s’introduisant dans un data center, ces « fermes » de serveurs qui hébergent toutes les fonctions critiques de nos activités en ligne. Le singe arrache au hasard des câbles, détruit des appareils et retourne tout ce qui lui passe par la main. Le défi pour les responsables informatiques est de concevoir le système d’information dont ils ont la charge pour qu’il puisse fonctionner malgré ces singes, dont personne ne sait jamais quand ils arrivent et ce qu’ils vont détruire.

 

D’où la création du logiciel Chaos Monkey (au singulier) par Netflix, dont l’activité dépend de manière si critique de l’infrastructure  : « Chez Netflix, notre culture de liberté et de responsabilité nous a conduit à ne pas forcer les ingénieurs à concevoir leur code d’une manière spécifique. À la place, nous avons découvert que nous pouvions aligner nos équipes autour de la notion de résilience des infrastructures en isolant les problèmes créés par la neutralisation des serveurs et en les poussant à l’extrême. Nous avons créé Chaos Monkey, un programme qui choisit un serveur au hasard et le neutralise pendant ses heures habituelles d’activité. Certains trouveront cela dingue, mais nous ne pouvions dépendre de l’occurrence aléatoire d’un évènement pour tester notre comportement face aux conséquences mêmes de cet évènement. Savoir que cela allait arriver fréquemment a créé un solide alignement parmi les ingénieurs pour construire la redondance et l’automatisation des process pour survivre à ce type d’incidents, sans que cela ait d’impact sur les millions d’utilisateurs de Netflix. Chaos Monkey est un de nos outils les plus efficaces pour améliorer la qualité de nos services ». Lire l’article complet sur le blog de Netflix ici

Je vous conseille de garder en mémoire cet exemple : les “nouveaux entrants” ne fonctionnent pas comme les autres entreprises. Ils ne cherchent pas à protéger leurs actifs en se cachant derrière des lignes Maginot plus ou moins solides. Ils s’inoculent eux-mêmes de grosses doses de “chaos” pour apprendre à y survivre. Ils développent leurs propres solutions pour vaincre l’incertitude. Et – pire – ils les partagent entre eux pour mieux les améliorer (Netflix a mis ses solutions Chaos Monkey en open source).

Au-delà des infrastructures informatiques, c’est toute l’économie qui est désormais confrontée aux chaos monkeys (au pluriel) : l’auteur compare en effet les startups de la Silicon Valley à ces logiciels du chaos. Elles ne se préoccupent pas de l’ordre établi, des modèles existants et des acteurs en place. Leurs méthodes, modèles et valeurs bouleversent tout. Elles vont vite, sont efficaces et imprévisibles. Et bien imprudent celui qui pense pouvoir prévoir quand et comment elles s’introduiront dans sa propre « ferme de serveurs » pour la chambouler. Pensez à l’impact des Uber, Airbnb, YouTube ou…Facebook sur les activités qu’elles ont attaqué.

Source : Faber Novel, Gafanomics

Ces singes-startups ont un territoire de naissance et de reproduction favori : la Silicon Valley. « C’est le zoo dans lequel les chaos monkeys sont gardés, et leur nombre ne peut que grandir avec le temps » Avec l’explosion du nombre de ventures capitalists, ils ne seront pas à cours de bananes (…) La société toute entière doit par conséquent construire ses propres outils pour améliorer sa résilience face à ces assauts : « la question pour la société est de savoir si elle peut survivre à ces chaos monkeys entrepreneurs, et à quel coût humain » écrit Antonio Garcia Martinez.

On retrouve ici les théories en vogue dans la culture californienne post-2000. Le fondateur Reid Hoffman nous invitait à « nous injecter notre propre dose d’incertitude » face aux aléas de carrière dans son livre The Startup of You (lire notre résumé ici). L’essayiste Nassim Taleb, qui partage avec Antonio Garcia Martinez un passé dans la finance, a longuement théorisé ces principes de résilience face à l’incertitude dans ses best-sellers Cygne Noir et Antifragile. Il recommande de travailler sur les conséquences des problèmes plutôt que de chercher à s’en prémunir.

Napa, CA, lendemain du tremblement de terre du 24 août 2014

Antonio a vécu de plein fouet chez Goldman Sachs la crise de 2008 et ses conséquences. Estimant que « le capitalisme était en soins intensifs » après la faillite de Lehman Brothers, il eut l’intuition que le monde « insulaire » des tech companies serait le dernier survivant de la catastrophe à venir. Adieu Wall Street : Antonio répondra à une offre d’emploi dans une entreprise de San Francisco dont il ne connaissait à peu près rien. Ce sera le début de 4 années de folie.

Cette notion de résilience et d’adaptation permanente face à l’incertitude n’est pas que défensive. Elle est également un leitmotiv pour des entrepreneurs hyper-individualistes qui refusent le train-train et les intrigues de l’entreprise traditionnelle : « durant toute mon expérience de startups et grandes entreprises en particulier chez Facebook” écrit l’auteur, “j’ai toujours préféré, cent fois préféré, être exposé aux rigueurs du marché, à l’inconstance de la chance et aux caprices des utilisateurs que de naviguer la « politique » des concours de popularité des grandes entreprises, entouré de médiocres cancres qui ne doivent leur succès dans la vie qu’à la ruse et aux apparences ».

Le Zeitgeist sur Valencia, où se retrouvent les startupers de San Francisco

Un excellent article de blog de l’auteur datant de 2010 décrit en détail les éléments psychologiques à l’oeuvre dans ce type de choix. À lire ici.

On perçoit ici toute l’ambiguïté des discours de la Silicon Valley : d’un côté une sincère volonté de survivre face l’imprévisibilité d’une économie dérégulée et de “faire du monde un meilleur endroit”, et de l’autre le désir égoïste de profiter à fond de l’adrénaline et la perspective de fortunes aussi soudaines qu’astronomiques (lire aussi cet extrait où Antonio compare la vie en startup à celle dans une grande entreprise). Cette ambiguïté est savamment entretenu par des venture capitalists qui ont tout intérêt à ce que les singes se reproduisent à l’infini, comme le dénonçait Daniel Heinemeier Hansson (aka @DHH) dans son brillant Reconsider.

Et la morale justement dans tout ça ? N’y a-t-il personne pour soulever des questions éthiques ou morales face à cette loi de la jungle ? Personne pour chercher à faire cesser ces attaques ?

L’auteur utilise là aussi une métaphore informatique. Pour lui, les Californiens sont comme des stateless machines, ces ordinateurs ou programmes conçus pour n’enregistrer et ne conserver aucune trace d’une quelconque interaction passée. Chaque interaction de ces machines ne nécessite que les informations reçues au même instant, sans tenir compte d’éléments et informations passées. Comme des amnésiques, « les Californiens seraient incapables de rancœur ou de rancune, quel que soit l’outrage subi » écrit Antonio. « Une société dans laquelle chacun vit dans sa propre bulle autoportante, sans attaches aux ancres traditionnelles de la religion et la famille, et imperturbables par les forces sociales externes comme l’inégalité des revenus ou la guerre civile en Syrie ».

Un des nombreux paradoxes du monde numérique est que, si les startupers de la Silicon Valley agissent comme des “machines sans mémoire”, les logiciels qu’ils produisent cherchent eux au contraire à conserver et analyser tout, absolument tout de ce que vous faites en ligne.

C’est un voyage parmi ces drôles d’animaux qu’Antonio, d’origine cubaine, va vivre pendant 4 ans.

“Il n’y a pas de meilleur moyen de monétiser la sociopathie que les startups” écrit-il. Vous êtes prévenus.

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Dans la même série :

  1. Journal de bord du capitalisme à l’ère numérique : la critique générale du livre
  2. Mais qui sont ces Singes du Chaos ? (cet article)
  3. Andy Warhol avait tout faux. Comment Facebook s’organise pour créer « un monde plus ouvert et plus connecté ».
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