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Quand les startupers quittent la piste

Vous êtes vous déjà demandé ce que ça faisait de quitter une startup pour entrer dans une entreprise « classique », même si cette entreprise est Facebook ou Apple ?

Je suis en pleine lecture de Chaos Monkeys, d’Antonio Garcia Martinez. L’auteur y raconte sa vie quotidienne chez Facebook, avec un style extrêmement fleuri et des détails très intéressants. Nous en reparlerons sûrement ici. En attendant, je vous ai traduit un extrait particulièrement croustillant, dans lequel Antonio compare sa vie de startuper d’avant (sa boîte a été rachetée par Twitter et lui est parti chez Facebook, je vous raconterai tout promis) à sa vie chez Facebook. Attachez vos ceintures !

« La course automobile est une quête d’ivresse. Vous prenez le bolide que vous avez l’habitude de conduire dans des rues embouteillées remplies de nids de poule et de mauvais dévers, et vous voilà soudain sur une surface sans défaut à enrouler les virages avec le permis de déconner à bloc. Le principe de la course automobile est que vous écrasez tour à tour l’accélérateur et le frein, pour jaillir des virages ou les négocier. Pas besoin de consacrer de la bande passante à surveiller la police ou la mémé qui se traîne dans sa Honda Accord. Tout ce que vous avez à faire est de vous concentrer sur le véhicule, la piste et la force G qui cherche à vous faire quitter la route. Si vous atteignez le flow state (NDT : état de joie, de créativité et d’engagement total), c’est l’une de ces unions transcendantes entre l’homme, la machine et le monde physique qui vous transporte hors de vous-même dans un état proche de l’inconscience. Vous n’êtes plus que tendons raidis et nerfs contractés, une bête enfermée dans une machine, sans passé, sans futur, juste ce moment à 220 km/h. Ajoutez deux douzaines de têtes brûlées autour de vous sur la piste, et vous aurez un ticket de 10 tours qui vous mènera jusqu’à votre ligne rouge mentale.

Quand vous quitterez finalement la piste pour rejoindre les stands, votre voiture surchauffée puera les freins et l’embrayage cramés, vos habits trempés seront collés par la sueur à votre peau, et vous enlèverez vos gants de pilote avec des mains tremblantes. Votre taux d’adrenaline ne tardera pas à s’effondrer, et cela vous rappellera votre première bagarre ou la première fois que vous avez réellement fait l’amour.

Et puis vous rentrerez à la maison.

Votre échelle mentale recalibrée, vous écraserez l’accélerateur comme si de rien n’était et atteindrez la vitesse de croisière de…180 km/h. Après avoir pas mal zig-zagué bien au-delà des lignes blanches, vous voilà forcé(e) de freiner à cause d’un crétin irresponsable qui se traîne à – ce compteur de vitesse me ment ou quoi ? – 130 km/h, soit 10 de plus que la vitesse autorisée. Alors vous regarderez autour de vous et découvrirez votre nouvel environnement de conduite. Tout aura l’air incroyablement lent. C’est comme si vous rampiez. Vous ne pourrez pas croire que vous roulez à 130 km/h. Vous serez indigné(e).

Mais comment bordel quelqu’un peut-il avoir un accident à cette vitesse ?

Je pourrai quasiment scotcher mon volant et faire la sieste, la voiture rentrerai seule à la maison.

Pas un de ces idiots ne sait conduire et ils devraient tous perdre leur permis, et la vitesse limite devrait être fixée à 160 km/h.

Vous réaliserez que vous avez vécu dans un monde différent de la plupart de vos semblables pendant les dernières heures, et que maintenant vous êtes dans un monde…qui bouge…aussi….lentement…que…la mélasse.

C’est ce que vous ressentez quand vous passez d’une startup à une grande entreprise. Même Facebook, avec sa capacité unique et remarquable à maintenir une culture de rapidité et de production permanente, n’est qu’une simple autoroute allemande, pas un circuit de course.  Le jour où quelques ingénieurs rebelles avaient lancé Facebook Video contre l’avis de Zuck (Mark Zuckerberg, le fondateur, NDT) est un lointain souvenir. La plupart des voitures avancent à la vitesse limite, beaucoup de camions monopolisent la file de droite, et seuls quelques privilégiés ont l’autorisation de Zuck d’aller à fond sur la file de gauche, les autres le faisant au risque de leur carrière.

Une entreprise plus classique ressemble à une autoroute américaine bien construite à l’origine, mais envahie maintenant de problèmes qui vont de nids-de-poule oubliés jusqu’aux conducteurs qui ne respectent pas leur file. La berline de bourgeois sur la voie de gauche qui se traîne à 70 et bloque le trafic, le jeune qui se vautre avec sa caisse pourrie sur la bande d’arrêt d’urgence, les camions qui doublent en bloquant tout le monde à 2 à l’heure.

Quand vous rejoignez Apple ou Google depuis une startup, vous vous retrouvez littéralement et figurativement tous les matins sur l’autoroute 101 (qui relie San Francisco où vivent les ingénieurs à la Silicon Valley où se trouvent ces entreprise, NDT) : on avance à peine, noyé au milieu d’un paquet de véhicules indistincts qui mettent leur clignotant avant de changer de files et respectent les voies réservées au covoiturage.

Dans le pire des cas (par exemple, Oracle), votre grande entreprise ressemble à une quartier périphérique de New Delhi à l’heure de pointe : un cauchemar de rickshaws, taxis, camions, piétons et vaches, cherchant tous à aller quelque part mais sans parvenir à bouger malgré le crescendo des klaxons et des cris. »

Et vous, comment voyez-vous votre entreprise ? Circuit de course ou autoroute embouteillée ?

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La photo en en-tête est tirée du film The Social Network. La photo du coureur automobile est celle de David Heinemeier Hansson, elle n’a donc rien à voir avec cet article 😉 La dernière photo est tirée du film L’Auberge Espagnole. Je l’ai empruntée à un article de Ouishare.

[mise à jour 7/07/17] Antonio Garcia Martinez a manifestement validé ma traduction 😉