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L’eunuque dans l’orgie

Dernier article (6/6) sur le livre Chaos Monkeys d’Antonio Garcia Martinez. Face aux bouleversements de l’économie numérique, quelle attitude adopter ? Peut-on rester sans rien faire pendant que se déroule sous nos yeux une orgie sans contrôle ni limite ?


[Rappel] Les articles précédents :

  1. Journal de bord du capitalisme à l’ère numérique : la critique générale du livre
  2. Mais qui sont ces Singes du Chaos ? Comment les startups de la Silicon Valley s’inoculent du risque pour améliorer leur résilience
  3. Andy Warhol avait tout faux. Comment Facebook s’organise pour créer « un monde plus ouvert et plus connecté ».
  4. Qu’est-il arrivé au capitalisme ? En quoi les géants du web ont changé la manière de créer, développer et rentabiliser une entreprise.
  5. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la publicité …  Comment gagner de l’argent sur internet sans ennuyer vos utilisateurs ?

Dernier article de notre série sur Chaos Monkeys, le livre qui retrace les 4 années dans la Silicon Valley d’Antonio Garcia Martinez, jeune ingénieur passé de Goldman Sachs au monde des startups, avant d’être embauché par Facebook. À l’instar du Chaos Monkey, ce logiciel qui attaque vos infrastructures informatiques pour tester leur résilience, les entreprises de la Silicon Valley lancent des vagues de « produits » au succès aussi imprévisible que destructeur pour les acteurs en place. En se développant, elles attirent toujours plus de talents et d’argent, dans un mouvement que rien ne semble capable d’arrêter.

Dans le présent article nous nous intéresserons à la position de l’auteur, à la fois observateur, lanceur d’alerte et acteur des dérives qu’il dénonce. Son attitude reflète les ambiguïtés et paradoxes que pose ce nouvel ordre économique.

Antonio n’est pas resté longtemps dans les laboratoires que lui destinait une formation scientifique à Berkeley. Chez Goldman Sachs, il « recycle les mathématiques apprises pour la mécanique des fluides au service de la pire cupidité des entreprises ». Son rôle ? Concevoir des programmes pour « gagner de l’argent à l’échelle ». Des algorithmes qui déterminent les prix des produits dérivés sur lesquels les traders parient des sommes folles. À l’ère du trading à haute fréquence, le « jeu » se déroule sur de multiples positions affichées sur 4, 6 ou 8 écrans. Les succès ou échecs se calculent en millions de dollars. Dans ce chaos mondialisé, l’auteur se considère lui-même comme l’eunuque dans l’orgie, un acteur passif qui offre la bénédiction des (gros) chiffres aux spéculateurs.

Dès cette époque, Antonio n’est pourtant pas dupe de sa responsabilité : « donner des modèles sophistiqués et des ordinateurs rapides à des traders était comme donner des armes automatiques et de la tequila à des adolescents ». Quand ils ne finissent pas en prison pour agression sexuelle, les collègues d’Antonio ruinent leurs clients et provoquent des crises mondiales. « Les traders sont comme des jongleurs avec des tronçonneuses qui danseraient sur le toit d’un train ». Jusqu’au moment où ils chutent : la crise de 2008 enverra Antonio chercher refuge dans une « île » éloignée de la folie boursière, la Silicon Valley. Pour y découvrir d’autres excès.

Antonio débarque à San Francisco en plein boom de l’ « économie 2.0. ». Des dizaines de milliers d’ingénieurs, marketers et designers du monde entier convergent dans les cafés et open spaces de SoMa, ce quartier d’anciennes industries et d’immigrés mexicains. Ils y créent des applications qui utilisent le web, le cloud et le mobile pour tenter de disrupter les domaines en place. Alimentés par l’argent des venture capitalists, ces investisseurs qui misent leur propre argent et celui de fonds spécialisés, ils sont comme des vagues de soldats qui courent, tombent et se relèvent sans relâche.

Bureaux d’Andreessen-Horowitz

Dans cet écosystème à la densité unique au monde, Antonio va rapidement démontrer des capacités exceptionnelles de négociation. Il débauche les deux meilleurs ingénieurs de l’entreprise où il avait atterri, créé une nouvelle startup et fait monter les enchères pour la revendre. Le tout sous la menace d’un procès retentissant et le risque permanent de tout faire capoter. Les négociations se déroulent jour et nuit dans les sièges clinquants des fonds d’investissement, au volant de sa voiture et dans les cafés de SoMa. Il réussira un coup de poker digne des meilleurs deals de Wall Street : mettre fin au procès, revendre la startup à Twitter et quitter ses associés pour aller chez Facebook, LA boîte dont il rêvait.

Antonio a pris goût à l’orgie, mais rien ne va assez vite pour lui. En pleine journée, il loue une Tesla à la startup d’auto-partage Getaround et se lance dans une course effrénée avec son fondateur en pleine ville. La batterie du bolide sera vidée en moins de 3 heures, mais Antonio perdra la course. Chez Facebook aussi, il découvrira que la vitesse de décision, malgré le rythme de folie, est loin de celle qu’il a connu dans les startups (lire quand les startupers quittent la piste). Pire, l’auteur n’arrivera pas à convaincre le staff du bien-fondé de son projet pour développer les revenus du réseau social. Malgré tous ses efforts, il échouera là aussi.

Pour compenser ses frustrations et l’échec qu’il pressent, Antonio écrit. Doté d’une érudition exceptionnelle – ses citations vont des Grecs anciens à Guy Debord, il ne mâche pas ses mots pour raconter le spectacle du capitalisme fou des années 2010. Car au-delà de son côté voyeur et provocateur, le livre Chaos Monkeys met la lumière sur les dérives et dangers du « monde qui vient ». Un monde dans lequel « les meilleurs cerveaux de la terre travaillent pour vous faire cliquer sur des pubs ». Un monde dans lequel les Singes du Chaos ne manquent jamais de bananes pour se reproduire et œuvrer à la destruction du « monde d’avant » (lire Mais qui sont ces Singes du Chaos).

Au fur et à mesure de l’avancée du livre, nous réalisons que le processus qu’il décrit semble avoir atteint une phase de non-retour.

La première phase, celle du PC (avant 2012) a vu des sites comme Facebook, Google ou Amazon prendre une place considérable sur le web, mais somme toute limitée « dans la vraie vie » et surtout sans réel modèle économique. Les parts de marché restaient marginales et les perspectives financières…absentes. Cela importait peu aux fondateurs de ces entreprises, convaincus de la justesse de leur vision à long terme et de l’universalité de leur « mission ».

La deuxième phase, celle de l’explosion du smartphone, coïncide avec l’entrée en bourse de Facebook (avril 2012). Elle permettra à l’entreprise de trouver – par hasard – son modèle économique sans casser son attractivité. Les fortunes amassées permettront d’acheter toujours plus de bananes pour nourrir toujours plus de singes, d’Instagram à Whatsapp en passant par d’innombrables startups dont les forces viendront renforcer celles de Facebook. Plutôt que de chercher à régner seule, l’entreprise fondée par Mark Zuckerberg créera une architecture technique singulière qui la relie à presque tous les acteurs de l’économie, lui permettant de capter encore plus de valeurs dans une spirale dont personne ne semble pouvoir échapper. Malheur à ceux qui n’ont pas vu venir les singes du chaos.

Ce qui nous amène à la troisième phase, celle que nous avons devant nous, dans laquelle les « machines » créées échappent à tout contrôle. Elles n’espionnent plus nos comportements, elles les façonnent. Elles ne prélèvent plus une dime sur nos activités, elles sont le socle et la monnaie de l’économie. Elles ne minent plus nos gouvernements, elles les remplacent par de nouvelles organisations « ouvertes et distribuées ». Il ne s’agit pas là d’un scenario d’apocalypse dans lequel des robots viendront manger vos enfants. Non, ce qui arrive est beaucoup plus insidieux.

Gafanomics, Faber Novel

Henri Verdier, le Directeur interministériel du numérique et du système d’information de l’Etat français, décrit ce mouvement dans un article de juillet 2017 : « Facebook aidera à constituer des groupes, même si cela doit éroder la souveraineté des Etats nation ou nécessiter une forme de lissage culturel entre les communautés. Comment ? Grâce aux paramétrages des subtils algorithmes qui décident quels amis nous seront présentés, quels sont ceux de leurs messages qui nous seront affichés, quelles publicités, quels services et quelles ressources nous seront proposés. Des algorithmes éduqués avec des méthodes simples et robustes, de grandes quantités de données et, prochainement, un peu d’intelligence artificielle pour mieux reconnaître les images, détecter les émotions dans les conversations, etc. Des algorithmes, aussi, qui seront mis au service d’une philosophie de la régulation propre au réseau social. Ainsi, pour lutter contre les « fake news » (une responsabilité politique que Facebook a initialement refusé d’assumer), l’algorithme analysera le comportement des utilisateurs et recommandera moins les vidéos qui auront été partagées avant sans avoir été visionnées au préalable. » (…) Lire l’article ici

Antonio a choisi de quitter l’orgie. D’abord sur son voilier, « le seul moyen d’échapper à la médiation sociale ». Puis sur une petite île entre Seattle et Vancouver dans laquelle il affirme vivre dans un teepee. Ce qui ne l’empêche pas, succès du livre aidant, de jouer les lanceurs d’alerte : « j’ai vu ce qui venait ; c’est un gros camion sans conducteur qui va rouler sur l’économie (…) Chaque fois que je rencontre quelqu’un d’extérieur à la Silicon Valley – quelqu’un de normal – je peux trouver 10 entreprises qui travaillent comme des dingues pour lui piquer son job » affirme l’auteur à un journaliste de la BBC. Selon lui, « dans 30 ans la moitié d’entre nous sera sans emploi (…) Dans la course entre la technologie et la politique, les acteurs technologiques gagnent. Ils vont détruire les emplois et économies avant même que nous réagissions». Lire l’interview ici.

On peut bien sûr voir dans ce catastrophisme une simple technique de vente de son ouvrage.

Mais là où le livre fait mouche, c’est dans sa façon de nous jeter au visage les paradoxes de l‘époque actuelle. Cette impression d’accéder à tout alors que l’on possède de moins en moins. D’avoir des milliers d’amis avec qui on ne partage presque plus rien. De tout savoir sans plus rien comprendre. Comme le disait très bien Daniel Kaplan, de la FING : « Dans la révolution écologique nous connaissons le but mais pas le chemin. La révolution numérique, c’est le contraire ». Numérisez-vous ! nous disent-ils. Mais pour quoi faire ?

Au final, le livre pose beaucoup de questions et apporte peu de solutions. Il nous invite simplement à regarder la réalité en face. À comprendre nos faiblesses et nos dépendances face à ces solutions si séduisantes. À ne pas devenir des chaos monkeys, ces animaux sans mémoire et sans conscience, qui n’ont d’autres buts que de croître sans construire.

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[Rappel] Les articles précédents :

  1. Journal de bord du capitalisme à l’ère numérique : la critique générale du livre
  2. Mais qui sont ces Singes du Chaos ? Comment les startups de la Silicon Valley s’inoculent du risque pour améliorer leur résilience
  3. Andy Warhol avait tout faux. Comment Facebook s’organise pour créer « un monde plus ouvert et plus connecté ».
  4. Qu’est-il arrivé au capitalisme ? En quoi les géants du web ont changé la manière de créer, développer et rentabiliser une entreprise.
  5. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la publicité …  Comment gagner de l’argent sur internet sans ennuyer vos utilisateurs ?
  6. L’eunuque dans l’orgie (cet article)

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