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Mbappé, les Beatles, Bill Gates et l’innovation

Le monde adore les génies et les belles histoires. Depuis Mozart, les réussites sont souvent attribuées au talent individuel et résumées à un parcours parfait vers le firmament. La réalité est autre : le talent est nécessaire mais pas suffisant pour réussir. Un “alignement des astres” est indispensable pour réunir accompagnement, travail et opportunité. Que vous soyez musicien, entrepreneur ou footballeur.

Avertissement : ceci n’est pas un article sur le football

 

Dans son célèbre livre Outliers, the Story of Success (2008, Little Brown and Co), l’auteur Malcolm Gladwell jette un pavé dans la mare du storytelling : le succès ne serait pas dû à un talent inné, mais à la conjonction d’un certain nombre de facteurs que sont la quantité de travail, la qualité de l’accompagnement et la rencontre d’une opportunité unique au bon moment.

 

Commençons par la quantité de travail.

Gladwell reprend à son compte les travaux de 3 chercheurs qui ont constaté que 10 000 heures de travail – soit 20 heures par semaine pendant 10 ans en moyenne – étaient nécessaires pour devenir un champion/artiste/ingénieur/… de classe mondiale. À travers les exemples de sportifs, de capitaines d’entreprises et…des Beatles, l’auteur entend démontrer que tous, sans exception, ont effectué au moins 10 000 heures de labeur dans leur domaine avant de réussir. Ainsi, les Beatles avant de “percer” ont joué ensemble plus de mille représentations pendant trois longues années dans des clubs peu connus de Hambourg.

Les Beatles à Hambourg en 1960

Certains morceaux duraient vingt minutes avec une vingtaine de solos pour satisfaire le public local. Ces années matériellement très difficiles (ils dormaient à l’arrière-scène dans des conditions spartiates) seront de leur propre aveu une occasion unique d’améliorer leur technique et leur jeu. Quand Love Me Do devint un succès planétaire fin 1962, les quatre Anglais étaient en réalité déjà des bêtes de scène qui “sonnaient comme personne”. L’interprétation de Gladwell a été remise en cause par les auteurs de l’étude eux-mêmes (lire par exemple cet article) mais sans enlever l’idée de base : les champions de classe mondiale ont tous effectué un travail intense et long visant à repousser leurs limites.

 

Mais encore faut-il pouvoir effectuer ce travail.

Bill Gates par exemple, a eu la chance d’avoir accès dès ses années de collège à des ordinateurs normalement réservés à des ingénieurs qualifiés. Grâce à la mère d’un camarade, il pourra ainsi “faire ses 10 000 heures” de programmation dans des conditions presque inaccessibles au commun des mortels.

De même, en étudiant les dates de naissance des joueurs de l’équipe nationale de hockey sur glace de son pays d’adoption, le Canada, Gladwell constate que les garçons nés dans les 6 premiers mois de l’année sont très largement sur-représentés. La faute à une sélection qui repère les enfants très tôt – 8 ou 9 ans – et surtout, qui se déroule…début janvier. Or, tous les parents d’élèves de CE1-CE2 vous le diront, un gamin de début d’année a souvent plusieurs centimètres et kilos de plus que ses copains de fin d’année. À cause de ce biais grossier, la fédération canadienne s’est privée de milliers de gamins brillants mais “pas assez costauds” début janvier. Et a favorisé les autres. Car, comme souvent dans ces filières sélectives, les heureux choisis ont droit seuls à un entraînement intensif jusqu’à leur adolescence, tandis que les autres sont définitivement sortis du circuit. Ils ne pourront jamais faire leurs 10 000 heures.

 

Ce qui nous amène au troisième facteur : l’opportunité, la rencontre.

Les historien(ne)s adorent ces aha moments, ces “révélations” soudaines qui frappent et inspirent à jamais le destin de l’innovateur : la pomme de Newton ou la location de matelas gonflables pour les fondateurs d’Airbnb. Pour Gladwell, le travail (10 000 heures), rendu possible pour un accompagnement exceptionnel (le club de Hambourg, la mère d’un ami qui donne accès à la salle informatique,…) ne suffisent pas. Encore faut-il que ces “génies travailleurs” rencontrent l’opportunité, et la rencontrent au bon moment. Reprenons l’exemple de Bill Gates. En mars 1975 une bande de passionnés d’informatique, réunis sous la bannière du Homebrew Computer Club, découvrent ahuris le premier ordinateur personnel, un Altair 8800. Parmi les geeks qui assistent à cette présentation, on reconnaît Bill Gates, mais aussi Steve Jobs et un autre fondu d’informatique, Steve Wozniak, avec lequel Jobs fondera peu après Apple dans son garage.

En étudiant comme il l’a fait pour les joueurs de hockey les dates de naissance des plus grands fondateurs de l’informatique contemporaine, Gladwell démontrera qu’ils sont pour la plupart nés entre 1954 et 1955. Les trois précités, mais également Bill Joy et Vinod Khosla (Sun), Eric Schmidt (Google). Il ne s’agit pas simplement d’une question de “générations talentueuses”. Gladwell démontre que ces futurs-milliardaires ont cumulé les trois critères :

1/ rencontrer l’innovation de rupture au bon moment (20 ans à quelques mois près),

2/ être prêt techniquement à en comprendre tout le potentiel

3/ et ce grâce à des conditions antérieures exceptionnelles ayant permis de travailler intensément ce domaine.

Du travail, de la chance et de l’intuition. Quand Gates, Jobs ou Wozniak ont commencé à étudier l’informatique à l’âge où leurs copains faisaient du skate board, personne ne savait qu’un jour l’ordinateur personnel serait lancé. Mieux, au moment où l’ordinateur personnel est sorti, ils seront quasiment les seuls à avoir les compétences ET l’audace d’en faire quelque chose.

En effet comme le souligne Gladwell : plus jeunes, ils n’auraient pas eu encore les capacités techniques d’en tirer parti (les 10 000 heures); plus âgés, ils auraient déjà été embauchés chez IBM à travailler sur des gros ordinateurs pour payer les traites de leur maison et les études de leurs deux enfants. Ceci explique que Apple, Sun et Microsoft sauront saisir l’innovation de rupture qu’était l’ordinateur personnel, là où les dirigeants d’IBM ou de Xerox n’ont vu qu’un gadget sans réel marché.

Lire : Je n’ai jamais vu un homme taper aussi vite sur un clavier

Pour résumer cette “théorie du succès”, la réussite imposerait de cumuler plusieurs chances très rares :

  • celle d’être repéré suffisamment tôt
  • d’être accompagné et suivi pendant cette période pour la réaliser pleinement
  • avoir l’opportunité de rencontrer une innovation de rupture, ou au moins un “tremplin” au bon moment, soit ni trop tôt ni trop tard.

Un alignement des astres extrêmement rare si l’on prend en compte le fait que, au moment où la jeune adolescente ou le jeune adolescent se lance dans sa passion, elle n’a encore qu’une vague idée de ce qu’elle va en faire et encore moins du jour où elle va rencontrer la technologie, la personne ou l’idée qui lui permettront de la mettre à profit. Imaginez le nombre de gamines et de gamins qui n’ont pas pu bénéficier de cet alignement. Pour quelques réussites, combien ont raté ainsi l’une ou l’autre de ces “chances” et sont passés à côté de leur “destin” ?

***

Ce qui nous amène au sujet de cet article, très à propos dans cette semaine post-ON EST LES CHAMPIONS. La réussite de Kylian Mbappé, qualifié mondialement de prodige planétaire du ballon rond. N’étant pas supporter du PSG, j’avoue n’avoir prêté que peu d’attention au jeune “phénomène” avant de le voir à quatre reprises glisser sur ses genoux, les bras croisés, son sourire d’enfant sûr de lui sur la figure. Du coup j’ai creusé un peu pour essayer de comprendre qui était ce jeune homme et surtout, comment il en était arrivé là.

Dans un reportage réalisé avant la Coupe du Monde (lien ici) est détaillé sans sensationnalisme son parcours. On y retrouve beaucoup des facteurs évoqués ci-dessus :

Kylian Mbappe avec son père en 2011 (Libération)

Le jeune enfant a montré très tôt des aptitudes exceptionnelles pour le sport. Dès 4 ans il surclasse ses camarades et ne cessera de le faire par la suite en jouant toujours avec des enfants plus âgés. Ses deux parents ont pu repérer très tôt ses talents, et pour cause : ils sont tous deux sportifs et encadrants. Son père est un ancien footballeur de haut niveau, entraîneur de l’équipe locale de l’AS Bondy, sa mère une ancienne joueuse professionnelle de handball en première division. Il bénéficiera ainsi de conditions d’entraînement et de conseil hors norme dès son plus jeune âge et surtout, sur la durée. Contrairement à beaucoup d’autres “jeunes prodiges”, Mbappé a toujours conservé sa famille au plus près de lui et dans les décisions les plus importantes (son père est d’ailleurs devenu son agent). Il ne s’est pas retrouvé comme beaucoup de ses camarades seul dans un centre de formation à des centaines ou milliers de kilomètres de chez lui, puis aux mains d’agents professionnels sans scrupule.

L’implication éducative de ses parents est également exceptionnelle : son père et sa mère sont presque constamment à ses côtés au bord des terrains, mais également à l’école. En 5ème sa mère passe “tous les soirs rencontrer les professeurs” et impose à son aîné des compte-rendus écrits sur son attitude heure par heure. Ses parents inscriront d’ailleurs le jeune Kylian au collège catholique de Bondy qu’ils estiment plus adapté à son tempérament.

Lorsqu’arrive très tôt le moment où le prodige doit trouver une structure d’accompagnement sportive pour lui permettre d’atteindre le haut niveau, la famille toute entière va se mettre en quatre pour lui faire rencontrer les meilleurs éducateurs, entraîneurs et présidents de club. Son père prendra une année sabbatique pour être à ses côtés lorsqu’il jouera à Monaco. Enfin, la rencontre avec des personnes aptes à lui proposer le meilleur parcours et accompagnement, comme Luis Campos le dirigeant de l’As Monaco, sera déterminante.

Racontée au passé, l’histoire de Kylian Mbappe semble finalement assez classique. Un surdoué qui perce très tôt et fait les bons choix pour atteindre le sommet. En réalité, de très nombreux obstacles ont été franchi grace à des conditions aussi exceptionnelles que son talent. Comme pour les Beatles, Bill Gates ou des musiciens de renommée internationale, le destin de ces champions est fait d’un alignement des astres qui doit finalement assez peu à leur seul talent.

Pourquoi me direz-vous évoquer ces sujets dans un blog sur l’innovation et la transformation numérique (à part profiter de la torpeur estivale post-Coupe du Monde) ?

J’ai longtemps gardé les exemples de Gladwell en mémoire dans mon activité d’accompagnement de startups et de scouting d’innovations. Les innovations de rupture naissent de la rencontre fortuite entre une invention, un environnement favorable, et une opportunité de changer le marché que ses porteurs ont su déceler et saisir. En matière d’innovation et d’entreprenariat, l’accompagnement est là aussi crucial.

Savoir détecter très tôt les prodiges, les protéger, les accompagner et orienter leurs choix est primordial. On parle beaucoup de reproduire la Silicon Valley, mais on ferait sans doute bien de s’inspirer des dispositifs mis en place par le monde du sport, en particulier français, pour détecter et faire émerger nos champions de demain.

 

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Le reportage sur Kylian Mbappe