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Comment se créent les nouveaux usages du quotidien

Du Palm Pilot à l’Apple Watch, découvrez les méthodes utilisées par les plus grands designers pour concevoir les nouvelles interfaces qui façonnent notre quotidien.

Comme 40% des lecteurs de ce blog, vous lisez peut-être cet article sur un appareil mobile. Vos doigts interagissent « naturellement » avec l’écran, font défiler le texte, zooment ou cliquent sur un lien. Pendant votre lecture, des notifications apparaîtront peut-être en haut de l’écran, vous répondrez peut-être à des messages ou noterez un rendez-vous. Si vous êtes comme moi sur votre PC, cet onglet n’est sans doute pas le seul ouvert à l’écran, et je doute qu’aucun e-mail ou rappel ne vienne distraire votre lecture avant la fin de l’article.

Ces nouveaux usages font partie de notre quotidien, nous les répétons des dizaines de fois par jour. Ils sont rendus possible par une conjonction subtile de fonctionnalités et d’interfaces, à la fois matérielles, graphiques et logicielles. Cet ensemble crée une « expérience utilisateur » plus ou moins fluide, rapide et intuitive. La qualité de l’expérience vécue par l’utilisateur n’est pas le fruit du hasard.

Comment crée-t-on ces interfaces, ces fonctionnalités ? Comment conçoit-on ces parcours qui nous facilitent la vie ? Sans être spécialiste du sujet (je vous renvoie pour cela à des ouvrages comme Design of Everyday Things de Donald Norman), je souhaitais partager avec vous deux exemples concrets emblématiques des nouveaux challenges que représente la conception de services à l’ère numérique. Ces deux exemples prennent place quasiment à 20 ans d’intervalle, mais ils partagent le même souci : créer des produits et services qui non seulement fonctionnement parfaitement, mais que vous aurez encore envie d’utiliser dans un an.

1. Au commencement était un bloc de bois

« Les gens prenaient Jeff Hawkins pour un fou en le voyant prendre des notes, vérifier ses rendez-vous et synchroniser un petit bloc de bois avec son PC, faisant tout comme si ce bout de bois était un ordinateur qui tenait dans sa main ».

Dans la « philosophie de la poche », Leander Kahney nous raconte comment Hawkins, le co-créateur du mythique Palm Pilot, a simulé pendant plusieurs mois les usages virtuels de son appareil bien avant de le fabriquer. Pour les plus âgés d’entre nous, le Palm a été souvent la première expérience de device portable, avec son écran tactile, son stylet et son logiciel de reconnaissance d’écriture manuscrite (j’ai toujours le mien, dans un tiroir). 10 ans avant le Palm, Hawkins avait désigné le GRiDPAD, une merveille d’ingénierie mais un cuisant échec commercial. Quand on demanda à Hawkins quelle serait la taille idéale pour un tel appareil, il répondit : « essayons la poche de chemise ». C’est alors qu’il eut l’idée de simuler ce que serait un appareil de ce type et ce qu’il pourrait faire avec. Il se tailla ainsi un morceau de bois de la taille et de la forme de l’objet imaginé, qu’il porta dans sa poche pendant des semaines. Était-il libre à déjeuner ? Il sortait son morceau de bois et cliquait dessus comme pour vérifier ses disponibilités. Il essaya également différentes configurations d’affichage de boutons et d’écrans en utilisant des feuilles de papier collées sur son bloc.

Palm wooden_Hawkins

Pour tester le système de reconnaissance d’écriture manuscrite, appelé Graffiti, Hawkins écrivait sur des morceaux de papier toute la journée. Il n’écrivait pas des lettres les unes à côté des autres, mais les unes SUR les autres, afin de simuler l’usage qu’il souhaitait mettre en place pour la reconnaissance d’écriture sur le Palm. Il couvrait ainsi ses petits blocs de papier de gribouillis indéchiffrables.

La méthode d’Hawkins a payé : lancés en version Personnel avec 512 K de mémoire (et oui, c’était au siècle dernier) pour 299$ et Professionnal (1 Mo de mémoire) pour 399$, les Palm Pilot connurent un grand succès commercial jusqu’au départ de l’équipe fondatrice en 1998. Au-delà de la taille, c’est bien le logiciel qui séduisit leur public, avec une grande facilité pour gérer son agenda, ses contacts, ses tâches et les synchroniser avec son PC. Comme le Walkman de Sony pour l’iPod, le Palm Pilot a ouvert la voie pour ses successeurs les smartphones, en simplifiant et fluidifiant des usages jusqu’alors impossibles.

2. Un iPhone attaché par une bande velcro

Près de 20 ans après, c’est une méthode à peu près similaire qui allait être mise en œuvre pour un autre device révolutionnaire : l’Apple Watch (lire l’article complet ici). L’enjeu n’est pas anodin pour la firme qui a inventé l’iPod, l’iPhone et l’iPad : qu’est-ce que ce nouvel appareil pourrait apporter à la vie des gens ? Quelles nouvelles choses pourrait-on faire avec un appareil que l’on porterait sur soi ? L’équipe de designers formée autour de Jonathan Ive trouva la raison d’être de la Watch : votre iPhone est en train de ruiner votre vie, nous devons inventer un moyen de vous en délivrer. Vous êtes soumis à la « tyrannie de la distraction », qui vous fait consulter sans relâche votre écran à chaque bip, vibration, pop-up ou « pastille » de notifications. « Que se passerait-il si nous disposions d’un appareil que nous ne pourrions pas – ou ne voudrions pas – utiliser pendant plusieurs heures ? Que se passerait-il si cet appareil pouvait filtrer toutes les bêtises (bullshits) que l’on reçoit et nous transmettre uniquement les informations les plus importantes ? » Cet appareil pourrait à nouveau changer nos vies. Après avoir créé en grande partie notre problème avec ses précédents appareils, Apple a la noble l’ambition de nous en libérer avec la Watch.

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L’ironie est que, pour inventer un appareil destiné à nous libérer de l’iPhone, l’équipe a conçu un prototype utilisant un….iPhone attaché au poignet avec un velcro. Le software étant plus rapide à modifier que le hardware, l’équipe avait besoin de trouver un moyen simple de tester les usages « au poignet ».Ce « simulateur » (on retrouve le concept de Hawkins décrit plus haut) affiche en taille réelle les interfaces de la montre sur son écran. Un « remontoir numérique » a également été créé, que l’on pouvait faire tourner sur l’écran. Mais il rendait mal la sensation physique. Ils utilisèrent alors un vrai remontoir de montre, fiché dans le « dock connector », la prise située sous le smartphone.

Avec ce prototype, ils commencèrent à tester les fonctionnalités qui pourraient remplacer celles de notre iPhone. La messagerie apporta de précieuses informations : impossible par exemple de garder le bras en l’air plus de 30 secondes, il fallait changer radicalement la manière de composer ou répondre à un message. Ainsi naquit Quickboard, une application qui lit vos messages et vous suggère des réponses sur lesquelles il suffit de cliquer. Exemple : vous recevez un message  « veux-tu aller au ciné ou au resto ce soir ? », les mots « ciné » ou « resto » apparaissent automatiquement. Une seule pression suffit pour répondre.

 

Autre nouvelle interface : Short Look. Votre montre vous envoie une « tape » sur le poignet (la montre peut communiquer avec vous grâce à différentes intensités et rythmes de « tapes », comme si un doigt vous tapotait sur le poignet), ce qui signifie que vous avez reçu un message. Vous soulevez votre poignet, votre montre affiche « message de 15marches ». Cela ne vous intéresse pas, vous rabaissez votre poignet et la notation disparaît immédiatement. Si vous gardez votre poignet en l’air, le message complet apparaît à l’écran. L’équipe a ainsi réinventé toutes les interfaces utilisateurs de nos actions quotidiennes dans le même objectif : recevoir la bonne information de la manière la moins intrusive possible. Je vous renvoie au descriptif complet des nouvelles fonctionnalités ici.

3. Du prétotype au Produit Minimum Viable

En août 2010, Alberto Savoia inventera le concept de « prétotype » pour qualifier la démarche de Hawkins pour le Palm Pilot. Convaincu de tenir une méthode révolutionnaire de design de services, Alberto quitta son job chez Google pour devenir consultant et conférencier sur ce sujet. Le néologisme est issu de la contraction de pretending (simuler, faire semblant, prétendre) et de « prototype ». Selon la définition de l’OCDE un prototype est« un modèle original qui possède toutes les qualités techniques et toutes les caractéristiques de fonctionnement du nouveau produit. (…) » (Wikipedia).

Savoia distingue ainsi les deux notions :

Le prototype pose les questions suivantes :

– peut-on le construire ?

– va-t-il marcher comme prévu ?

– combien va-t-il coûter / consommer ?

Alors que le prétotype vise à répondre aux questions :

– vais-je l’utiliser ?

– les gens vont-ils l’acheter ?

– s’ils l’achètent, sera-t-il utile aux gens ou finira-t-il dans un tiroir au bout de quelques mois?

Ça ne vous rappelle rien ? Le concept de prétotype rejoint selon moi celui de « produit minimal viable » utilisé dans la méthode lean startup. Selon son promoteur Eric Ries, le produit minimal viable (PMV) n’est pas une version plus légère ou non finie du produit imaginé, elle est le produit qui permettra de passer par toutes les étapes de la méthode qui consiste à produire-mesurer-apprendre (test and learn) moyennant le minimum d’effort.

MVP

« Contrairement aux méthodes de développement produit traditionnelles qui nécessitent une longue période de réflexion pour tenter d’atteindre d’emblée la perfection, le rôle d’un PMV est de lancer le processus d’apprentissage par feed-back, et non d’y mettre fin » (Ries). Dans le cas du Palm Pilot, le morceau de bois et les feuilles de papier de Hawkins suffisaient amplement à tester différents schémas d’ergonomie. Pas besoin de construire un « vrai » PDA pour cela. La Watch étant essentiellement une interface destinée à simplifier des usages existants, il n‘était pas non plus nécessaire de la construire pour en tester de nouveau.

On innove plus comme dans les années 50 :  aujourd’hui la vitesse et la capacité à trouver l’adéquation produit/marché priment sur la taille et les barrières à l’entrée. Ces méthodes lean se sont répandues dans tous les domaines, du hardware au software, de l’industrie aux services. Oubliez les plans à 5 ans, et commencez à tailler vos « bouts de bois ».

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L’histoire de l’Apple Watch est issue d’un article de Wired : « iPhone Killer : the Secret History of the Apple Watch«