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Êtes-vous prêt(e)s à confier votre futur aux startups ? Le monde selon Peter Thiel

Présentation et analyse du livre « Zero to One » de Peter Thiel, investisseur et entrepreneur de la Silicon Valley. Pour le Californien, les startups sont les seules aventures modernes capables de créer des miracles technologiques et percer les secrets d’un futur meilleur. Plus qu’un livre sur le business, un essai philosophique et politique sur le progrès à l’ère numérique.

Zero-to-One, le monde selon Peter Thiel.

coverPeter Thiel est l’un des entrepreneurs et investisseurs les plus brillants et les plus controversés de la Silicon Valley. Co-fondateur de Paypal, il fut aussi l’un des premiers actionnaires de Facebook. Palantir, l’entreprise de big data qu’il dirige, est valorisée 15 milliards de dollars. Mais ses positions ouvertement libertariennes et transhumanistes inquiètent dans le milieu policé des tech companies. Passionné de philosophie, il n’hésite pas à faire 10 000 km afin de rencontrer le philosophe français Pierre Manent pour ce que Philosophie Magazine qualifiera d’ « événement intellectuel majeur ». Son ouvrage Zero to One est par conséquent bien plus qu’un recueil des cours donnés par l’auteur à l’Université de Stanford depuis 2012. C’est un véritable projet politique qui invite les individus et les organisations à aborder le progrès avec optimisme et détermination. Partons à la découverte du futur selon Peter Thiel.

1. La technologie est le levier pour changer le monde

« Quelle est la vérité importante à laquelle vous croyez et pour laquelle très peu de gens sont d’accord avec vous ? ». Pour l’auteur, nous sommes conditionnés à penser que toute « vérité » est nécessairement collective. Cela nous empêche de découvrir de nouvelles évidences qui ne seraient pas largement partagées, mais aussi d’imaginer un futur qui serait très différent de notre présent.

Innover, c’est aller de 0 à 1

Le progrès selon Thiel peut prendre deux formes principales : faire de nouvelles choses, ou copier ce qui existe déjà.
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Le progrès vertical (ou intensif) permet de faire de nouvelles choses, autrement dit « passer de 0 à 1 ». C’est le propre de la technologie d’inventer de nouvelles manières de faire les choses. Ainsi, le traitement de texte a remplacé la machine à écrire. L’automobile le cheval, … La technologie est entendue ici au sens large comme « n’importe quelle nouvelle et meilleure manière de faire les choses ».
Le progrès horizontal (ou extensif) permet de copier des choses qui marchent déjà, autrement dit passer de 1 à 1000 ou un million. C’est le propre de la mondialisation : construire et vendre des millions d’exemplaires d’un même produit dans le monde entier.

Innover, c’est chercher des secrets

« Toutes les idées qui nous sont familières aujourd’hui ont été inconnues et inattendues à un moment de l’histoire ». De Pythagore à Uber, l’auteur souligne la caractéristique commune des secrets : quelque chose d’important et inconnu, de difficile à faire mais de faisable. Il y a les secrets de la nature, largement étudiés, et les secrets des gens : « quelles sont les choses que les gens ne savent pas sur eux-mêmes ? Celles qu’ils savent sur eux-mêmes mais qu’ils ne veulent pas que les autres sachent ? ». Pour cela il faut s’éloigner des champs de connaissances qui ont été standardisés et institutionnalisés.

2. Qu’est-ce qui nous empêche d’innover ?

L’auteur liste les 4 facteurs qui limitent notre capacité à trouver des secrets.

Vouloir faire une chose après l’autre

Depuis notre enfance l’école nous apprend à ne pas sauter les étapes, à faire un pas après l’autre, jour après jour. « Faire de petites améliorations à des choses qui existent déjà peut vous conduire à un maximum local. Mais ça ne vous aidera pas à atteindre un maximum global ». Cette vision « dans le rétroviseur » nous ferme les possibilités offertes par les technologies [lire notre article ici]. « Ne disruptez pas, innovez ». Disrupter, c’est regarder en arrière en s’appuyant sur le système du passé

Avoir peur d’avoir tort…contre tous

L’aversion individuelle au risque a son corollaire social : si l’on pense que la vérité est nécessairement partagée par le plus grand nombre (voir plus haut), penser en détenir une autre c’est s’exposer à avoir tort aux yeux des autres. Monter une startup est par conséquent une « conspiration contre l’ordre établi ». C’est dédier sa vie à un projet auquel personne ne croît, seul contre tous.

Faire preuve de complaisance et de facilité

Citant sa propre expérience d’élève à Stanford, Peter Thiel souligne la déconnexion des élites à qui l’on répète dès le plus jeune âge qu’entrer dans une grande école suffit pour réussir leur vie professionnelle. Cette « assurance vie » ne les pousse pas à explorer, tenter et risquer. Au contraire, elle les pousse à maintenir et protéger cette « rente » pour les suivants. D’où ce paradoxe : alors que ces élites ont le plus de moyens pour rechercher de nouvelles voies pour notre futur, ce sont celles qui y croient le moins. Pourquoi chercher un nouveau secret si vous pouvez récolter la rente de ce qui a déjà été fait auparavant ?

Photo Jon Chase/Harvard News Office

Les élites contribuent au statu quo et protègent la rente. Photo Jon Chase/Harvard News Office

Penser que le monde est plat

C’est une autre conséquence de la mondialisation : à quoi sert-il de chercher un nouveau secret alors que quelqu’un l’a sûrement déjà trouvé ailleurs ? Résultat : nous avons abandonné même l’idée qu’il resterait des secrets à découvrir. Et nous nous contentons de tenter de profiter de ce qui existe, ou de l’imiter.
Alors, que faire ?

3. Pour innover, commencez petit et cherchez le monopole

Small (startup) is beautiful

« Les nouvelles technologies viennent de nouvelles aventures, les startups ». Thiel rejoint son ainé Clayton Christensen sur ce constat : il est devenu trop dur de développer de nouvelles choses dans les grandes organisations. Celles-ci sont comme les États trop lourdes, trop lentes, gangrénées par la bureaucratie (n’oublions pas que l’auteur est ouvertement libertaire). Une entreprise de petite taille permet « d’avoir de l’espace pour penser », cette capacité à imaginer un nouveau futur sans s’encombrer du poids du passé et de la bureaucratie.

La compétition est l’ennemie du capitalisme

L’auteur tord le cou à l’idée reçue que la compétition est indissociable du capitalisme.
L’affrontement de produits semblables sur un marché globalisé n’a d’autres effets que l’affaiblissement des marges des compétiteurs. Sans marge, pas de capitalisation. Sans capitalisation, pas d’investissement donc pas d’innovation. La compétition ne favorise pas l’innovation.
« Les raisons des échecs sont toujours les mêmes : les entreprises ne parviennent pas à échapper à la compétition (…) Si vous voulez créer et capturer de la valeur, ne construisez pas un business indifférencié et standardisé ». Créez un monopole.
Attention il ne s’agit pas des monopoles acquis grâce à des barrières réglementaires ou non-commerciales. Oubliez la RATP et la G7. Peter Thiel parle d’entreprises si bonnes qu’aucune autre entreprise ne peut offrir un produit comparable.

Comment construire un monopole ?

Il ne faut pas céder à l’impression que les monopoles sont tous occupés et indétronables.
L’ouvrage décrit au contraire les principales caractéristiques d’un monopole gagnant.
– une technologie propriétaire
Le moteur de recherche de Google était au moins 10 fois meilleur que ses principaux concurrents (à l’époque où il avait des concurrents). Amazon offrait un choix de livres plus de 10 fois supérieur à la plus grande des librairies. La façon la plus simple de chercher cet « effet X 10 » est d’inventer quelque chose de complètement nouveau.
– des effets réseaux
Un effet réseau (network effect) rend votre produit de plus en plus utile à mesure que des gens l’utilisent. Plus il y a de gens sur LinkedIn, plus le service est intéressant pour chaque utilisateur. Thiel recommande de commencer à petite échelle à soigner ses premiers utilisateurs. Les effets réseaux ne servent pas qu’à conquérir de nouveaux utilisateurs. Ils les empêchent également de partir. Essayez de quitter LinkedIn ou Facebook : vos amis et relations ne vous suivront pas et vous devrez repartir à 0.
– des économies d’échelle
Un monopole se renforce à mesure qu’il s’agrandit. Le coût fixe de départ (développement logiciel, bureaux, management) est amorti sur des quantités de plus en plus grande. C’est une des caractéristiques de l’économie numérique : elle tend vers le coût marginal zéro une fois lancée. Le service de messagerie Whatsapp compte 800 millions d’utilisateurs actifs avec moins de 100 employés. Un monopole doit avoir la capacité de passer à l’échelle dès sa création. Le modèle d’Uber (voir ci-dessous) était scalable dès le départ.

business-model-Uber 2 - 15marches– une marque forte
Créer une marque forte est un moyen puissant de construire un monopole. Mais attention, une belle identité de marque et de gros budgets publicitaires ne suffisent pas : Yahoo n’est pas Apple. Les marques qui réussissent ont une strong underlying substance, elles construisent patiemment leurs éléments de différenciation (voir « l’effet X10 » plus haut) et les maintiennent dans la durée, faisant de leurs clients leur premier capital.

°°°

Daniel Kaplan de la Fing écrivait récemment : « la plupart des transitions souhaitables, notamment la transition écologique, savent raconter leur but, mais échouent à définir un chemin. La transition numérique, c’est le contraire ». Zero to One ambitionne de définir ce chemin : « le progrès doit délivrer l’homme des dépendances matérielles et des maladies ». Et l’arme du progrès, c’est la technologie. « Seule la technologie permet de faire des miracles pour vaincre la culture de la sécurité et de la bureaucratie qui nous empêche d’innover et penser un futur meilleur. » Dans notre société européenne où la technologie est plus souvent présentée par ses risques que par ses opportunités, la perspective que des centaines d’étudiants de Stanford et des milliers d’entrepreneurs suivent ces préceptes est à la fois grisante et inquiétante. « Les meilleurs chemins sont nouveaux et inconnus ». Mais voudrons-nous les emprunter ?

 

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Photo en en-tête : Peter Thiel, Funders Fund