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Lost in Automation

Électrique, connectée, partagée, et bientôt…autonome ! Alors qu’on la croyait enterrée par le réchauffement climatique et la crise financière, l’automobile semble redevenue un symbole du futur. Qu’importe si les technologies ne sont pas prêtes et les modèles économiques absents, la voiture autonome est annoncée comme le nouveau phare de la modernité. Pourtant, de nombreux freins réglementaires, sociaux et financier restent encore à lever. Le moteur n’a pas remplacé le cheval, et l’ordinateur ne remplacera pas le conducteur. Si la voiture autonome voit le jour, ce sera nécessairement dans un monde totalement différent. Et ce monde reste encore très largement à inventer et réaliser. Pour le meilleur, ou pour le pire.

Lost in Automation. La voiture autonome n’est que le ban d’essai d’un monde entièrement nouveau qui nous attend.

1. Les technologies changent, l’histoire se répète

C’était il y a plus d’un siècle. Dans les années 60, 1860. Les premières automobiles à moteur apparaissaient sur les routes. On les appelait alors “horseless carriages” : les “chariots sans cheval”. Devant le danger représenté par ces machines lourdes et pataudes, et sans doute influencé par les lobbys du transport à cheval, le Parlement anglais adopta en 1865 le “Locomotive Act”. Également connue sous le nom de “Loi du Drapeau Rouge”, cette loi imposait des contraintes extrêmement fortes aux nouveaux usagers de la route. Toute automobile devait transporter un minimum de 3 personnes, dont une avait l’obligation de se tenir en permanence au moins 100 mètres en avant du véhicule en mouvement. Munie d’un drapeau rouge pour prévenir les autres véhicules, elle avait également la charge de gérer le croisement des circulations (essentiellement hippomobiles). La vitesse des autos était limitée à 3 km/h en ville et 6 km/h à la campagne. Ces restrictions allaient disparaître petit à petit à la fin du siècle, plus de 35 ans après leur promulgation.

horseless-carriage150 ans plus tard, la mort de Joshua Brown en Mai 2016 rappelle les débats de l’époque :  au volant de sa puissante Tesla Model S, le conducteur avait activé le mode Autopilot, une prise en charge de la conduite par l’informatique embarquée, en principe sous le contrôle du conducteur. Incapable de reconnaître un camion qui croisait sa route, la Model S l’a heurté de plein fouet, tuant sur le coup son occupant et soulevant une vague mondiale de questions sur la sécurité du dispositif. Des scientifiques, mais aussi des administrations, se sont empressés d’exprimer leurs préoccupations au sujet de tels dispositifs. Dans son récent article Driving Lessons, le magazine 1843 s’interroge lui sur le parallèle entre l’introduction des nouvelles technologies de la voiture autonome en 2016 et celles que représentaient la voiture non autonome il y a 150 ans : “de nouveaux types de véhicules arrivent sur nos routes, mais les gens ne savent pas quoi faire avec. Sont-ils sûrs ? Peuvent-ils s’accomoder des autres véhicules non-autonomes ? Faudra-t-il modifier radicalement l’infrastructure ? “

Schéma de l'accident de Joshua Brown

Schéma de l’accident de Joshua Brown

Les défenseurs des voitures autonomes ont tôt fait de rappeler les statistiques qui accablent les voitures NON-autonomes : la route fait 2 millions de victimes par an, soit un mort tous les 100 000 km en moyenne. Tesla rappelle que Brown est le premier mort en 210 000 km parcourus par ses véhicules avec la fonction Autopilot. Les automobilistes seraient au moins deux fois plus en sécurité avec ce dispositif que sans.

[mise à jour : un lecteur attentif me signale que Tesla communique sur des distances parcourues en mode Autopilot beaucoup plus élevées. Lire ici. La différence porterait sur le fait que le mode est activé par défaut en mode apprentissage pour tester les réactions qu’aurait eues l’Autopilot même désactivé par le/la conducteur/ice. NDLR]

2. Sommes-nous prêts ?

Au-delà des limites scientifiques de ces allégations , ce qui semble en jeu aujourd’hui est notre attitude face aux grands changements technologiques. Le journaliste de 1843 Tom Stendage rappelle que, si les technologies changent, les mêmes débats ont eu lieu il y a un siècle. Le cheval régnait alors en maître sur les déplacements. En 1890 les New-Yorkais prenaient en moyenne 297 transports tractés par chevaux (calèches, trolleys, omnibus,…) chaque année. À l’époque, les opposants au “chariot sans cheval” agitaient des drapeaux noirs et sonnaient le glas des églises à chaque mort provoquée par l’invention. Comme aujourd’hui, les soutiens à l’automobile rétorquaient que la situation existante était bien pire : les calèches lancées sur les routes non pavées causaient des milliers de décès et blessés. À elles seules, les maladies causées par les déjections des chevaux tuaient 20 000 personnes chaque année rien qu’à New York (source ici).

n7041900153tOr ce n’est qu’avec l’équipement progressif des routes – pavage puis revêtement de chaussées, aménagement de croisements, signalisation, stationnement et voies rapides,…- que l’automobile prit l’ascendant définitif sur le meilleur ami de l’homme. Ce changement a été rendu possible par de colossaux investissements et une profonde modification des villes et de leur environnement. Il en est de même en 2016. Contrairement aux discours technophiles ambiants, la voiture n’atteindra pas les “niveaux 4 et 5” de l’autonomie sans aménagement des infrastructures. Vous ne verrez pas de Google Car passer devant vous au carrefour du coin, même en 2020. À moins que vous ne viviez à Singapour ou dans les Émirats. Chaque croisement routier devra être équipé de systèmes perfectionnés permettant de supprimer les feux et ronds-point. De même les “trains” de voitures ou de camions que l’on nous promet dans des vidéos attrayantes ne seront réalisables que sur des voies, ou des routes, aménagées dans ce but.

automateddriving_table_largeLa question que pose le journaliste est la suivante : sommes-nous prêts à refaire le même type d’investissements pour la voiture autonome que ceux réalisés au cours du 20ème siècle pour la voiture non autonome ? La solution pour éviter les accidents aux débuts de l’automobile fut de paver puis aménager les routes, croisement et accès. La levée progressive des limites de vitesse et réglementations draconiennes des débuts a fait place à des politiques très favorables à la voiture individuelle.  Sommes-nous prêts à revoir les réglementations qui empêchent aujourd’hui le développement de la voiture autonome ? Sachant qu’en toute logique, ces réglementations conduiront sans aucun doute à bannir les voitures non autonomes des routes, comme le cheval l’a été auparavant (précision : en réalité la circulation à cheval n’est pas interdite, elle est assimilée à une circulation à vélo).

Réseau routier en 1921

Réseau routier en 1921

Les pouvoirs publics déjà surendettés auront-ils les moyens de réaliser ces investissements ?Les forces du passé, celles qui agitaient les drapeaux et sonnaient le glas, ne seront-elles pas les plus fortes ? Les investisseurs privés, si enclins à financer par milliards des solutions utilisant les infrastructures et actifs des autres, accepteront-ils cette fois-ci de financer des investissements à la rentabilité plus faible et à plus long terme ? Quand on voit les difficultés que rencontrent une entreprise comme Tesla pour construire une usine capable de produire en masse ses véhicules, il est permis d’en douter. Alors que dire des infrastructures capables de les faire circuler ?

Arrêtons-nous un peu. Et si la voiture autonome que nous promettent les constructeurs automobiles n’était pas le rêve annoncé, mais un cauchemar certain ? Et si au lieu de sauver les villes, elle les ruinait ?

3. Et si la voiture autonome menait au cauchemar urbain ?

C’est un autre drapeau qu’agite Robin Chase, la fondatrice de Zipcar et Buzzcar, et auteur de Peers Inc., dans une tribune publiée cet été sur Backchannel.

“Éliminer simplement les conducteurs des voitures et conserver tout à l’identique sera un désastre. Imaginez des voitures zombies, avec personne à l’intérieur, envahissant nos villes et nos routes, parce qu’il sera moins cher de les faire circuler que de payer pour des parkings au prix élevé. Il sera également moins cher de livrer vos courses à domicile que de louer un magasin en ville(…). Il serait moins cher d’avoir ma voiture en double-file ou de lui faire faire des tours de pâté de maison plutôt que de payer un stationnement en voirie, ou, pire, une place dans un parking  souterrain ! (…) Alors que le nombre de kilomètres parcourus augmentera dramatiquement, les revenus de l’automobile – taxes sur l’essence, parking, péages et amendes – disparaîtront. Les conducteurs professionnels seront au chômage. Ce sera un cauchemar de pollution, congestion et troubles sociaux”. Robin nous amène bien loin des images futuristes que diffusent les constructeurs automobiles.

mercedes-autonomousLes avertissements de la fondatrice de ZipCar sont-ils entendus par les gouvernements ? Apparemment non : l’État Fédéral américain a annoncé récemment un soutien massif au développement des véhicules autonomes : “nous imaginons un futur où vous pourrez enlever vos mains du volant, et votre trajet quotidien deviendra reposant ou productif au lieu d’être frustrant et fatiguant” affirme Jeffrey Zients, directeur du  National Economic Council à la Maison Blanche, “l’automatisation permettra d’épargner du temps, de l’argent et des vies”. De nombreux États, parmi lesquels notamment Dubai ou Singapour, annoncent déjà les premiers essais.

Selon Robin Chase, “les décideurs ne sont pas conscients de la déferlante qui s’apprête à les submerger (…) on dirait plutôt que nous nous endormons au volant ”.

4. La voiture autonome n’est que le premier acte d’une révolution beaucoup plus profonde : l’automatisation

Si elle accompagne un changement radical de notre environnement physique et économique, la voiture autonome peut permettre de régler les grands problèmes que nous rencontrons. En entrepreneuse visionnaire, Robin Chase nous indique la marche à suivre

Ne pas utiliser la voiture comme nous le faisions auparavant.

Partager la possession (une voiture roule 10% du temps) et les trajets (le remplissage actuel des véhicules est inférieur à 1,5 personne en moyenne par trajet) : “Si nous partageons les trajets et partageons les véhicules, nous n’aurons besoin que d’environ 10% des voitures dont nous avons besoin aujourd’hui. Cela entraîne un énorme progrès pour notre problème de pollution » (Chase).

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Visuels : 15marches

Visuels : 15marches

 Réformer notre système fiscal

“Nous devons être sûrs que la richesse formidable créée par la productivité des voitures autonomes sera redistribuée correctement, en réformant les paradis fiscaux et en taxant les plateformes numériques là où la richesse est créée ». Robin rejoint ainsi les préconisations du rapport Colin-Collin sur la taxation du numérique (lien pdf). Dans un nouveau monde numérique où la richesse n’est plus créée localement mais captée par de grandes plateformes, le système fiscal doit être refondu pour tenir compte de ce nouvel ordre.

Réformer notre système d’emploi et de chômage

Selon une étude officielle américaine (lien), 83% des emplois payés moins de 20$ de l’heure pourraient disparaître avec l’automatisation, et 34% des jobs payés entre 20 et 40$. Le transport en fait évidemment partie, mais l’impact de l’automatisation du monde ira bien au-delà à mesure que les logiciels et interfaces remplaceront les tâches effectuées par des humains.tesla_factory 15marches

L’article pose ainsi la question de l’avenir d’un système économique basé sur la taxation du travail : “dans un nouveau monde automatisé, cela a-t-il encore du sens de taxer le travail ? Ne serait-il pas plus logique de taxer les plateformes technologiques qui tirent profit de l’automatisation, et la richesse du petit nombre de gens talentueux et chanceux qui les ont créés et financées ?” Et Robin de soutenir le revenu universel : “ dans un monde où les machines font l’essentiel du travail, c’est le moment d’instaurer le revenu minimum (basic income). Lui seul distribuera les gains de productivité et permettra à plus de gens de se concentrer sur des emplois ayant plus de sens et de passion, permettant à son tour à la prochaine génération d’idées et de technologies d’émerger plus vite”.

Allons-nous rester coincés dans l’automatisation ?

Comment souvent avec les technologies, l’enjeu n’est pas dans leur capacité à changer le monde mais dans la capacité du monde à changer pour en tirer parti.

La voiture autonome n’est que le ban d’essai du monde de demain, celui de l’automatisation d’un nombre de plus en plus grand de tâches, et donc d’emplois. Penser à ce monde implique de faire une : triple transition :

– passer de la voiture conduite à la voiture servicielle (défi technologique et réglementaire)

– passer du trajet individuel au trajet partagé (défi comportemental)

– passer d’un monde centré sur le travail à un monde où les machines créent l’essentiel de la valeur (défi politique et fiscal)

Bien sûr il sera simple de faire comme d’habitude et d’attendre que le vieux système s’effondre. L’automobile a mis 50 ans à remplacer le cheval. Il a fallu deux guerres mondiales et les reconstructions pour exploiter au maximum le potentiel des innovations d’avant-guerre. Mais fort de ces enseignements, il serait dramatique de refaire les mêmes erreurs connaissant l’urgence climatique et économique. Le système actuel n’est pas prêt à accueillir la voiture autonome. Changeons-le.

« La manière de gérer la perte d’emplois causée par les voitures autonomes sera la signature d’un modèle sur la manière de répondre à l’automatisation dans toute l’économie » nous dit en conclusion Robin Chase. Espérons qu’elle sera entendue.

 

[mise à jour : Tesla a annoncé le 19 octobre que « tous ses véhicules seraient produits avec tous les équipements requis pour le mode autonome ». Lire ici]

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L’article de Robin Chase (anglais) Self Driving Cars Will Improve Our Cities if They don’t Ruin Them

L’article de 1843 (anglais) : Driving Lessons

L’article de Gabriel Plassat dans Rue89 : « La voiture du futur ne fera pas envie mais on sera content de s’en servir »

Le titre de l’article est évidemment emprunté au film Lost in Translation de Sofia Coppola.